Soft prostitution
J'avais renversé l'ordre des causalités : je pensais qu'en arrêtant de me droguer, en ne mangeant que des légumes frais et en arrêtant de fréquenter l'alcool frelaté des bars, mes capacités cognitives se décupleraient et mon sentiment dépressif s'évanouirait pour laisser place à un esprit serein et sage, maitre de lui-même et délivré des passions. Or la première mauvaise nouvelle quand on essaie d'être sain c'est qu'on se souvient que ce n'est pas parce qu'on se drogue qu'on est malheureux, mais parce qu'on est malheureux qu'on se drogue.
La deuxième mauvaise nouvelle c'est que le mode de sociabilité se transforme des nuits enfumés vers les civilisés diners bourgeois en soir de semaine.
J'étais cette fois conviée par mes anciens camarades de lycée : Claire, qui est cadre chez o range en tant que chef de projet de la propagande interne de la boîte, son mec ingénieur, Thomas, qui est reporter pour des jt de france télévision et Camille, assistante ingé son pour une série télé française.
Thomas était très dépité car il devait faire un reportage sur des ouvriers le lendemain, ce qui nécessitait qu'il se lève comme eux, à 4h du matin. Comme je ne manque jamais de cracher dans la soupe qu'on me tend, je cuisinais Thomas sur son destin de journaliste, ce qu'il pensait de Pierre Carles, pourquoi les sujets de france télévision du jt sont aussi vulgaires et leur traitement d'une telle médiocrité.
Il a eu une réponse très intéressante : ce n'est pas lui et son équipe qui ne voudraient pas faire de bons sujets, mais les gros cons de français, qui exercent une pression à la médiocrité par la contrainte des objectifs d'audimat. Lui-même se comporte comme étant en quelque sorte un intellectuel, quelqu'un de l'élite : même si il ne sont vraiment spécialisés dans aucun domaine scientifique en ESJ, et que je doute qu'il ait jamais lu de livres sérieux au delà du bachotage de manuels en prépa.
Je lui ai ré-expliqué toutes les galères de Pierres Carles, ces histoires de connivences entre les médias et le pouvoir, comment sa corporation formait une classe de jeunes cadres dynamiques bien pensants à la solde du grand capital à l'image de David Pujada s. Il me répondit dans un premier temps, qu'il était d'accord avec moi, mais que ce que je racontais était cliché, puisque Chomsky l'avait déjà dit il y a 30 ans. C'est pas très sympa pour Pierre Carles de se voir comparer à Chomsky, cependant je suppose que c'est la seule référence critique autorisée dans sa caste. Claire, qui avait fait un stage chez Capita l en tant que "scénariste" des reportages, abondait dans mon sens : c'est que le milieu du journalisme dans lequel elle rêvait de percer l'a laissée de coté et elle a du devenir cadre dans la boite de ses parents, ce qui est beaucoup moins sexy. Cet échec lui donne de bonnes dispositions à critiquer la profession, critique étayée par son stage : nombreux sont les sujets tournés qu'ils ne peuvent finalement pas diffuser à cause de leurs annonceurs, entre l'épisode consacré à la française des jeux qui montrait que les tabagistes se gardent de côté les tickets gagnants, et celui qui montrait les cuisines dégueulasses de Mac Donald.
Camille qui bossait pour cette série de tf1 était elle même assez déçue de l'audiovisuel depuis que son boss lui avait dit que l'objectif de la série était simplement que les téléspectateurs ne zappent pas pendant la publicité (sans blague). J'avais donc une partie de l'auditoire de mon côté, et j'avançais sur la question des micro-trottoirs : pourquoi donc lorsqu'il s'agit de traiter d'un sujet d'actualité, ces bouffons de journalistes n'arrivent pas à faire mieux que de descendre en bas de leur immeuble pour alpaguer n'importe quel badaud avec leur caméra et leur demander leur avis.
Thomas a craqué "Mais les micro-trott, on les fait à cause de la mégère de moins de 50 ans !! Moi aussi je préfèrerais aller voir des experts et faire des sujets de fond mais la ménagère ce qu'elle veut c'est s'identifier, se reconnaître ! La télé on la fait pour des CONS, nous on ne la regarde pas la télé, les gens intelligents ne la regardent pas !". Le mec de Claire renchérit : "C'est vrai tu ne te rends pas compte, nous on vit dans notre milieu parisien à bac + 5 et à force on oublie à quel point la plupart des gens sont cons en France". Camille dit :"Oui c'est vrai, nous on a fait des études, nos parents viennent d'un certain milieu social, ce qui nous permet d'avoir un point de vue critique sur les choses que les autres n'ont pas".
Alors c'est vrai que moi à qui il arrive encore de parler à des bac +3, et même à des bac +0 (!), ces propos m'ont quelque peu étourdie. Il faut tout de même relever comment Thomas conçoit son métier de rêve : faire de la télé qu'il ne regarde même pas lui-même, pour des hordes de mégères.
Autre chose : ils ont repris Bourdieu à leur compte, pour se légitimer en tant qu'aristocratie non pas de sang mais de fait. Bourdieu a dit : les enfants de la bourgeoisie réussissent mieux à l'école parce qu'il y a une sorte d'hérédité de l'excellence, car les parents transmettent à leurs enfants leur capital culturel. Les enfants de la bourgeoisie ont donc dit : ok donc si nous sommes les meilleurs ce n'est pas génétique mais social, ceci dit et même si c'est bien regrettable, nous sommes les meilleurs quand même.
La conversation s'est tarie, pour sauter sur les pantoufles de Claire : des pantoufles pop-art confortables, à l'effigie des collègues de sa boîte. Elle changeait de service et pour l'occasion toute l'équipe lui avait confectionné ces pantoufles customisées.
"Eh bien dis-je, finalement, il y a une bonne ambiance à France Télécom pour une boîte où on se suicide en masse !".
Et là quelque chose de très étrange se produisit : tous leurs visages se tournèrent vers moi, crispés dans un fou rire monstrueux : ha ha ha ha guenille elle est bonne celle là ha ha ha excellent ha ha ha. Alors que la maîtresse de maison me resservait un verre de vin, je réalisais toute ma condition de dominée : qui mange à la table de ses maîtres et risque de se faire dégager au moindre bon mot trop grinçant ? je suis je suis ... Stéphane Guillon
J'avais renversé l'ordre des causalités : je pensais qu'en arrêtant de me droguer, en ne mangeant que des légumes frais et en arrêtant de fréquenter l'alcool frelaté des bars, mes capacités cognitives se décupleraient et mon sentiment dépressif s'évanouirait pour laisser place à un esprit serein et sage, maitre de lui-même et délivré des passions. Or la première mauvaise nouvelle quand on essaie d'être sain c'est qu'on se souvient que ce n'est pas parce qu'on se drogue qu'on est malheureux, mais parce qu'on est malheureux qu'on se drogue.
La deuxième mauvaise nouvelle c'est que le mode de sociabilité se transforme des nuits enfumés vers les civilisés diners bourgeois en soir de semaine.
J'étais cette fois conviée par mes anciens camarades de lycée : Claire, qui est cadre chez o range en tant que chef de projet de la propagande interne de la boîte, son mec ingénieur, Thomas, qui est reporter pour des jt de france télévision et Camille, assistante ingé son pour une série télé française.
Thomas était très dépité car il devait faire un reportage sur des ouvriers le lendemain, ce qui nécessitait qu'il se lève comme eux, à 4h du matin. Comme je ne manque jamais de cracher dans la soupe qu'on me tend, je cuisinais Thomas sur son destin de journaliste, ce qu'il pensait de Pierre Carles, pourquoi les sujets de france télévision du jt sont aussi vulgaires et leur traitement d'une telle médiocrité.
Il a eu une réponse très intéressante : ce n'est pas lui et son équipe qui ne voudraient pas faire de bons sujets, mais les gros cons de français, qui exercent une pression à la médiocrité par la contrainte des objectifs d'audimat. Lui-même se comporte comme étant en quelque sorte un intellectuel, quelqu'un de l'élite : même si il ne sont vraiment spécialisés dans aucun domaine scientifique en ESJ, et que je doute qu'il ait jamais lu de livres sérieux au delà du bachotage de manuels en prépa.
Je lui ai ré-expliqué toutes les galères de Pierres Carles, ces histoires de connivences entre les médias et le pouvoir, comment sa corporation formait une classe de jeunes cadres dynamiques bien pensants à la solde du grand capital à l'image de David Pujada s. Il me répondit dans un premier temps, qu'il était d'accord avec moi, mais que ce que je racontais était cliché, puisque Chomsky l'avait déjà dit il y a 30 ans. C'est pas très sympa pour Pierre Carles de se voir comparer à Chomsky, cependant je suppose que c'est la seule référence critique autorisée dans sa caste. Claire, qui avait fait un stage chez Capita l en tant que "scénariste" des reportages, abondait dans mon sens : c'est que le milieu du journalisme dans lequel elle rêvait de percer l'a laissée de coté et elle a du devenir cadre dans la boite de ses parents, ce qui est beaucoup moins sexy. Cet échec lui donne de bonnes dispositions à critiquer la profession, critique étayée par son stage : nombreux sont les sujets tournés qu'ils ne peuvent finalement pas diffuser à cause de leurs annonceurs, entre l'épisode consacré à la française des jeux qui montrait que les tabagistes se gardent de côté les tickets gagnants, et celui qui montrait les cuisines dégueulasses de Mac Donald.
Camille qui bossait pour cette série de tf1 était elle même assez déçue de l'audiovisuel depuis que son boss lui avait dit que l'objectif de la série était simplement que les téléspectateurs ne zappent pas pendant la publicité (sans blague). J'avais donc une partie de l'auditoire de mon côté, et j'avançais sur la question des micro-trottoirs : pourquoi donc lorsqu'il s'agit de traiter d'un sujet d'actualité, ces bouffons de journalistes n'arrivent pas à faire mieux que de descendre en bas de leur immeuble pour alpaguer n'importe quel badaud avec leur caméra et leur demander leur avis.
Thomas a craqué "Mais les micro-trott, on les fait à cause de la mégère de moins de 50 ans !! Moi aussi je préfèrerais aller voir des experts et faire des sujets de fond mais la ménagère ce qu'elle veut c'est s'identifier, se reconnaître ! La télé on la fait pour des CONS, nous on ne la regarde pas la télé, les gens intelligents ne la regardent pas !". Le mec de Claire renchérit : "C'est vrai tu ne te rends pas compte, nous on vit dans notre milieu parisien à bac + 5 et à force on oublie à quel point la plupart des gens sont cons en France". Camille dit :"Oui c'est vrai, nous on a fait des études, nos parents viennent d'un certain milieu social, ce qui nous permet d'avoir un point de vue critique sur les choses que les autres n'ont pas".
Alors c'est vrai que moi à qui il arrive encore de parler à des bac +3, et même à des bac +0 (!), ces propos m'ont quelque peu étourdie. Il faut tout de même relever comment Thomas conçoit son métier de rêve : faire de la télé qu'il ne regarde même pas lui-même, pour des hordes de mégères.
Autre chose : ils ont repris Bourdieu à leur compte, pour se légitimer en tant qu'aristocratie non pas de sang mais de fait. Bourdieu a dit : les enfants de la bourgeoisie réussissent mieux à l'école parce qu'il y a une sorte d'hérédité de l'excellence, car les parents transmettent à leurs enfants leur capital culturel. Les enfants de la bourgeoisie ont donc dit : ok donc si nous sommes les meilleurs ce n'est pas génétique mais social, ceci dit et même si c'est bien regrettable, nous sommes les meilleurs quand même.
La conversation s'est tarie, pour sauter sur les pantoufles de Claire : des pantoufles pop-art confortables, à l'effigie des collègues de sa boîte. Elle changeait de service et pour l'occasion toute l'équipe lui avait confectionné ces pantoufles customisées.
"Eh bien dis-je, finalement, il y a une bonne ambiance à France Télécom pour une boîte où on se suicide en masse !".
Et là quelque chose de très étrange se produisit : tous leurs visages se tournèrent vers moi, crispés dans un fou rire monstrueux : ha ha ha ha guenille elle est bonne celle là ha ha ha excellent ha ha ha. Alors que la maîtresse de maison me resservait un verre de vin, je réalisais toute ma condition de dominée : qui mange à la table de ses maîtres et risque de se faire dégager au moindre bon mot trop grinçant ? je suis je suis ... Stéphane Guillon

3 Comments:
Une digne nièce de Rameau - ah, merde, référence de dominé, ou de dominant ? De dominant, puisqu'à la fin tout va dans le même égout.
On a le droit de cracher qu'on apprécie ?
Anonymous, je ne suis pas sure de saisir pleinement le sens de ton intervention
haha mais complètement guenille vous êtes Stéphane Guillon.
Si je pouvais surligner, je serais d'ailleurs passé sur "Les enfants de la bourgeoisie ont donc dit : ok donc si nous sommes les meilleurs ce n'est pas génétique mais social, ceci dit et même si c'est bien regrettable, nous sommes les meilleurs quand même.". Car cela m'a bien fait rire aussi.
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