Comment se mariaient les Français
Je reviens rarement à Grenoble et je suis toujours étonnée de la convivialité latente entre les citadins et des discussion spontanées que l'on peut avoir avec les commerçants (c'est dire combien le climat social est agréable à Paris). Après avoir déjeuné dans un restaurant non pas moléculaire, bobo ou sophistiqué comme à la capitale; mais au thème peut être un peu kitch mais sympathique de Michel Audiard (on mange cerné d'affiches de films d'Audiard, les menus se nomment "Les barbouzes", "Le pacha"...); je me suis retrouvée dans une boutique de livres anciens où la libraire, ancienne professeur de philosophie, vendait toute une collection de livres disparus sur le folklore français.
J'ai donc acquis 4 ouvrages du principal
folkloriste français
Arnold Van Gennep. Sa biographie inspire tout de suite la sympathie puisqu'il a été rejeté de la sociologie française et l'adversaire scientifique du très barbant Emile Durkheim qui avait alors pignon sur rue (positiviste, partisan d'une morale laïque pour remplacer la morale religieuse, dreyfusard, membre fondateur de la Ligue pour la défense des droits de l'homme... ). La méthode de Van Gennep est rigoureuse et empirique, se repose sur des enquêtes, questionnaires et recoupements de témoignages. Il décrit la vie concrète des Français (les vrais, pas les bourgeois urbains) depuis la naissance jusqu'à leur mort; notamment tout ce qui concerne
mariage.
La question du mariage est particulièrement sensible puisqu'elle détermine la capacité de survie économique des adultes et comment seront élevés (ou non) les enfants. Nos contemporains étant atteints d'un sentimentalisme dangereux, le mariage est devenu un contrat précaire entre deux parties qui suite à "un coup de foudre" plus ou moins mystique décident de s'acoquiner de manière parfois assez hasardeuse avec un conjoint (même si des sociologues laborieux continuent à être scandalisés par l'appariement de classe qui subsiste. Pour eux il faudrait que le choix du conjoint soit totalement aléatoire pour qu'enfin soit réalisé l'idéal d'égalité libérale-totalitaire. A l'avenir et pour éviter toutes les discriminations existantes (contre les pauvres les laids, les gros et les handicapés) le conjoint de tous sera tiré au sort dans le cadre d'une émission de télé-réalité, et on filmera pour le plus grand plaisir des téléspectateurs, la joie ou la déception des futurs conjoints). Basé sur des affinités superficielles, et non sur une solidarité réelle (proximité des familles, professions, appartenance géographique), ces unions sont fragiles et ne résistent pas à la passivité de monsieur devant sa console/télé/ordinateur qui ne fait plus d'effort ou au fessier de madame devenu un peu trop bas après quelques années de mariage. Les enfants, déjà livrés plus ou moins à eux-même, aux médias et à l'éducation nationale; auront ainsi le loisir de servir d'otage pour le chantage affectif et la guerre que se livreront désormais ses divorcés parents.
Etourdis par toutes ces situations désastreuses, une question légitime nous vient à l'esprit : la situation conjugale des Français était-elle aussi catastrophique
avant ? Nos ancêtres ont-ils toujours vécu un tel
enfer ?
J'étais une fois tombée sur un débat télévisé de Groland* où un journaliste assez prétentieux, Eric Nazour*, sous-entendait face à une escort-girl du gouvernement (Yamina Benkiki*) que si les ressortissants de l'immigration d'Afrique du nord ont du mal à s'intégrer, c'était aussi en raison de leur endogamie, tandis que les Français avaient une tradition d'exogamie. Nazour* semblait opposer les Africains du Nord, dangereux consanguins n'acceptant de s'unir qu'avec leurs cousines, aux européens, civilisés et éclairés, privilégiant l'exogamie afin de garantir le meilleur génome possible à leur descendance. Peut-on imputer la suspicion de Nazour* envers l'endogamie au fait que de par sa confession il a été lui-même marié très jeune à une bru choisie par sa mère, fait qu'il semble aujourd'hui compenser par la fréquentation de clubs spécialisés où l'on pratique l'amour libre ?
Nazour semble également affirmer que les mariages n'ont jamais été guidés par l'amour en occident, mais toujours pour des raisons d'efficacité économique, rejoignant là une certaine critique du sentimentalisme ambiant. Pour Nazour donc :
- Afrique du Nord = consanguinité et mariage guidé par d'obscures raisons religieuses
- Occident = exogamie, rationalité économique et eugénique
Le ressentiment de Nazour* envers l'endogamie traduit peut-être une meilleure connaissance de l'Afrique du Nord que des Français, dont les propos sont totalement démentis par Arnold van Gennep :
"Les préliminaires [à l'obtention d'un mari ou d'une femme] sont, comme je l'ai dit, inorganisés, en ce que les jeunes gens et les jeunes filles se rencontrent et se courtisent selon leurs affinités naturelles. Se connaissant depuis l'enfance et l'école, ils savent exactement quels sont l'apparentement, la situation sociale, la richesse actuelle ou future de chacun. Ces affinités personnelles sont donc limitées dès avant même leur formation par des barrières traditionnelles qui sont dans les milieux ruraux et paysans aussi nettes et aussi hautes que dans les milieux petits et grands-bourgeois ou aristocratiques.
[...] En France, la tendance générale est plutôt vers l'endogamie que vers l'exogamie. La règle générale dans nos campagnes est, en effet, de se marier soit dans la parenté, soit dans la paroisse ou commune, plutôt que d'aller chercher des femmes dans d'autres communes ou au loin. La tendance est aussi de se marier dans la même profession ou occupation : entre familles de pêcheurs, ou entre commerçants de même catégorie ; entre forgerons ou entre bourreliers-selliers-charrons; entre meuniers ou vignerons...
Ce que le Dr Perron disait des habitants de Boye, en Franche-Comté, est applicable, avec des nuances locales, à l'immense majorité des communes françaises :
"Si un étranger vient dans le village pour y demeurer, il devient l'objet d'une suspicion bien naturelle. On l'accueille avec affabilité, mais c'est autant dans un but de curiosité que par bienveillance. C'est un étranger : on l'entend bien à son accent... Ce n'est pas un "enfant du pays". D'où sort-il, que vient-il chercher ici ? Pourquoi a-t-il quitté son lieu natal ? On ne peut savoir de lui que ce qu'il raconte... C'est pourquoi nous l'appelons un
ramaget entre nous, nom qu'on donne aux bestiaux bigarrés et marqués de taches".
[...]
Il s'agit ici d'endogamie normale, de lieu et de famille, et non pas d'endogamie socialement aberrante, comme celle qui obligeait les lépreux, les cagots, les Juifs, les Tsiganes et même les bâtards à se marier entre eux. L'endogamie locale, tout comme l'endogamie professionnelle, s'explique surtout par des raisons économiques, en tant que moyen plus ou moins détourné de concentrer les richesses que les impôts et les lois de l'héritage tendraient à disperser. Cependant, cette raison ne suffirait pas à expliquer une tendance française aussi générale : il faut tenir compte surtout du fait que, la famille française étant remarquable par sa cohésion affective, constituant, comme tous les observateurs l'ont noté, une sorte de petit royaume fermé, les parents n'aiment guère à y introduire une personne de l'un ou l'autre sexe dont tous les tenants et aboutissants ne seraient pas parfaitement connus ainsi que les qualités personnelles. [...] Dans les familles françaises, on considère que, pour vivre ensemble, il faut d'abord bien se connaître; comme la vie et les travaux de la campagne exigent une certaine promiscuité continue, la précaution traditionnelle est vraiment justifiée".
Arnold van Gennep;
Manuel de folklore français contemporain, 1943.
Pour conclure ce long post, notons que :
- Contrairement à ce que disent certains tenant du "tout était pire avant", les jeunes gens disposaient d'un certain choix par affinité de leur conjoint
- Que ce choix s'effectuait toutefois dans les limites de ce qui était favorable à la cohésion affective et à la prospérité économique du groupe, d'où une endogamie locale et une suspicion envers l'étranger (l'étranger n'étant même pas ici celui qui vient d'un autre continent, mais tout simplement celui qui vient du clocher voisin)
*Tous les personnages évoqués dans ce texte sont purement fictifs